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Cela faisait une bonne heure que Michel Brasseur arpentaient les chemins de la forêt d'Eawy, accompagné de son chien, un tout jeune corniaud encore assez naïf pour chasser les papillons. Il était presque 17h00. En homme expérimenté – il avait au moins 70 ans – il connaissait tous les recoins où prospéraient les morilles. A l’aide de son bâton, il repoussait les feuilles, dénichait le champignon, et prenait soin de couper sa base à l’aide d’un couteau, afin de faciliter la repousse au printemps prochain.
Il allait d’un pas lent, le dos voûté, ses yeux rivés au sol. Les mulots, fuyant à son approche, ne le distrayait aucunement de sa tâche. Il cueillit le dernier champignon. Son panier, fait d’osier tressé, regorgeait, outre des morilles, d’amanites des Césars, de pieds bleus… Mais ce soir, il voulait des tagliatelles aux morilles.
Le vieux baroudeur allait essuyer ses mains noueuses sur sa veste noire élimée quand il suspendit son geste. Son compagnon à quatre pattes aboyait de façon inhabituelle, quelques trente mètres plus loin. S'approchant, il perçut, au delà des senteurs de sapins, d’humus, une odeur vague mais fade et écoeurante. L’homme haussa les épaules.
- Une charogne qui pourrit dans son coin ! pensa-t-il.
Pourtant, une intuition inexplicable lui fit suivre cette piste malodorante. Arrivé au pied d’un vieux chêne, il sortit un mouchoir de sa poche et le porta à sa bouche. L’air était vraiment devenu irrespirable. L’homme connaissait bien cette forêt. Cela faisait 60 ans que, tous les jours, il caressait ces arbres centenaires. Tous les jours, il écoutait les oiseaux, dont il reconnaissait chaque espèce, lui chanter leurs mélodies. Mais aujourd'hui, Michel Brasseur s'en rendait compte maintenant, il n'y avait pas de chants, pas d'oiseaux. Le vent lui-même avait cessé de jouer ses sérénades aux cimes feuillues. Un silence pesant s'était abattu sur l'endroit comme une chape de plomb. Un silence de mort que seul le jeune corniaud défiait. Ce dernier se tenait devant un amoncellement de feuilles mortes mêlées de terre, recouvert de quelques branches. Ca n’était pas naturel. Vraiment pas. Poussé par une indicible curiosité ainsi que par une angoisse naissante, il écarta les branches puis les feuilles à l’aide de son bâton. La puanteur lui sauta littéralement au visage.
Michel Brasseur stoppa brusquement ses investigations, les yeux hypnotisés. Il chercha désespérément une goulée d’air malgré les miasmes putrides. Soudain, les jambes flageolantes, il se détourna et vomit de longs jets acides, les mains crispées sur son ventre. Il n’avait plus envie de tagliatelles aux morilles. Plus du tout.
vos petits mots